Silence : écoute le temps qui passe.

Photo© Normand Forget

J’ai fait mon Cégep à Lionel-Groulx au milieu des années soixante-dix où j’ai eu mon premier cours de philosophie. Je garde un souvenir mitigé de ces cours. Ils avaient lieu le mercredi après-midi après l’entraînement de ski de fond, je faisais partie de l’équipe du Cégep. Ma présence physique était sans conteste, pour ce qui est de mes dispositions mentales entre 15h20 et 18h les mercredis, nous pouvons en douter. Il y avait, à cette période particulière de notre histoire collective, une forte propension, dans le système d’éducation, à célébrer la lutte des classes et c’est à travers cette lunette que j’ai été exposé à la dialectique, cette façon de raisonner qui consiste à analyser la réalité en mettant en évidence les contradictions de celle-ci. Je m’en souviens parce qu’à chaque session, nos profs nous faisaient un doux rappel de cette façon de voir la vie. Ce système de réflexion nous permet donc d’analyser une réalité par son contraire. Je vous propose donc, pour entamer ces réflexions sur la musique, de l’aborder par son contraire : le silence.

« C’est le silence qui nous apprend à aimer la musique, c’est l’obscurité qui nous apprend à aimer les couleurs, c’est la guerre qui nous apprend à aimer la paix, c’est l’absence de rire qui nous apprend à comprendre l’humour. »
Bernard Weber, Paradis sur mesure

« La véritable musique est le silence et toutes les notes ne font qu’encadrer ce silence. »
Miles Davis

 Dans le dictionnaire Littré on donne cette définition du silence en musique : chacun des moments pendant lesquels, dans le courant d’un morceau, les chanteurs ou les instruments se taisent.

Wikipédia nous dit : dans le solfège, un silence est un moment pendant lequel n’est émis aucun son, il correspond à une pause dans l’exécution du morceau.

S’abstenir, interruption, secret, oubli, calme, absence. Nous sommes donc ici avec une notion qui viendrait en contraste avec bruit, fracas, son, murmure, vacarme, musique peut-être.

Les sons eux peuvent se définir à travers quatre qualités quantifiables : la durée, la hauteur, l‘intensité et le timbre. La seule valeur quantifiable du silence en est sa durée. Toutes les autres qualités, que l’on peut y rattacher, sont beaucoup moins objectives je dirais même plutôt subjectives.

Il en va de même avec le nom donné tant aux valeurs de notes qu’aux valeurs de silence. On connaît bien le nom des valeurs de notes : ronde, blanche, noire, croche, double-croche, etc. Ces noms sont donnés en direct relation avec la forme des notes, la ronde est ronde, la blanche est une note dont le centre est vide donc blanc, une noire c’est comme une blanche, mais son centre est noirci, donc la noire, etc.

Pour ce qui est des silences, c’est plus nébuleux. Pour cet arrêt du son, en français ont dit silence, chut! Pas de bruit, une sorte d’interjection qui commande l’arrêt soudain du son, en anglais on dit plutôt « Rest » repos, un peu comme à l’armée. Dans les deux cas, on peut également y trouver un sens qui tourne autour de la « tranquillité », chut-on fait silence pour écouter, se recueillir, ou bien cette notion de repos qui est nécessaire pour la suite des choses. Les mots pour désigner les valeurs de silences sont aussi moins précis, beaucoup plus évocateurs et n’ont aucune relation avec leur réalité calligraphique. Le plus long, l’équivalent de la ronde se nomme une pause, celui deux fois plus court se nomme la demi-pause et pour ce qui est de la noire, mon préféré, c’est le soupir.

« Et sur sa bouche encor, s’il erre un vain soupir,
Que ma bouche du moins puisse le recueillir! »
[
DelilleÉn. IV]

Nous sommes donc devant deux mondes un d’action ; la musique avec ses rythmes, ses nuances, ses timbres, ses formes, ses constructions, sa vie propre, et l’autre, en total contraste ; le silence.

Ce silence en musique, et ce jusqu’au début du XXe siècle, est davantage un élément de ponctuation qui, par sa nature, sert principalement à mettre en relation les différentes composantes d’une phrase musicale, de la forme de la composition ou d’accentuation de l’émotion suscitée. Avec Debussy et plus encore avec Webern et Varèse, la relation musique – silence se transforme. Ce dernier devient clairement un élément compositionnel. Il a sa vie propre et prend même des dimensions philosophiques, interrogatives, structurelles et devient même carrément musique. Je pense ici à 4’33’’ de John Cage, pièce jouée pour la première fois en 1952 où le silence nous est servi dans toute sa splendeur. On ne peut passer sous silence la contribution de Salvatore Sciarrino, je peux en témoigner ayant eu le plaisir de jouer pour lui lors d’une tournée du NEM à Marseille, qui a cette façon d’écrire des musiques qui amènent l’auditeur et l’interprète à vivre aux frontières de l’audible et l’inaudible, silence ou pas.

Il fut un temps pas si lointain où la notion de silence résonnait, avait une réalité quotidienne, un temps où le bruit incessant de nos diverses activités d’humains consentants faisait une pause, où la musique n’était point diffusée à tout vent, car elle était seulement jouée par des musiciens vivants, qui lorsqu’ils arrêtaient la musique cessait et qu’il n’y avait point de support technique, radio, rouleau de cire, gramophone ou autres guizmos, pouvant vociférer 24h/24h. Le silence faisait partie intégrante de la vie, les notions de pause, de soupir de repos prenaient toutes leurs sens, car incarnés dans nos vies. Tiens offrons nous donc le luxe d’un silence : 1, 2, 3 _____

N’est-ce pas réparateur ? Angoissant vous dites ? Peut-être. Je vous invite à goûter au plaisir du silence, à celui de faire des pauses, à soupirer et surtout à se questionner sur les raisons qui nous pousseraient à sortir de ces pauses, peut-être en sortirions-nous différents. Bon silence !

Normand Forget


À L’ÉCOUTE !

Le silence

Le silence, partie 2

Les chroniques musicales de Normand Forget sont présentée tous les mardis matins à l’émission Debout VM ! de Radio Ville-Marie, animée par Michel Gailloux.

 

Une réflexion au sujet de « Silence : écoute le temps qui passe. »

  1. En me souvenant du commentaire adressé à André Prévost, après que le NEM eût présenté « MENUHIN-PRÉSENCE, je me souviens… »
    Gilles Tremblay le prend dans ses bras, et lui dit: « Tu as l’art d’utiliser les silences…  »
    Et c’est d’autant vrai que l’oeuvre se termine par le murmure de la voix du soliste Yegor Diachkov qui s’éteint peu à peu jusqu’au silence…
    Et André d’ajouter qu’il avait senti une sorte de communion dans ce silence, celui de l’orchestre et celui du public, le silence des âmes qui se rejoignent…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *