QUESTION

A chacune des éditions de FORUM, le NEM demande au compositeur John Rea de poser une question, point de départ d’une réflexion qui alimentera les activités hors-scène et sera le sujet central de la table-ronde précédant le premier concert de FORUM, le 24 novembre.
La question, Plus ça change, plus c’est… ?, propose donc aux aux jeunes compositeurs de s’attaquer aux grandes thématiques, tout en  opérant un retour aux questionnements de base, profonds, qui sont sous-jacents à la démarche du NEM.

Plus ça change, plus c’est… ?

Le changement est une chose mutable, semble-t-il. Panta rhei remarquait Héraclite : tout coule, tout passe. Par sa nature même, la musique participe à ce flux. Qu’il soit jeune ou vieux, un compositeur réagit certes à cette force inéluctable, mais souvent d’une manière ou autre qui nous surprend.
À l’âge de vingt ans, Gérard Grisey affirma dans un cahier d’étudiant que sa musique future devrait « faire la synthèse entre le plan cérébral et le plan affectif ; (…) éviter la vocifération inutile et surtout la sécheresse ; (…) rester avant tout naturel ; (…) et viser à la précision et à la luminosité de Ravel ; (…) et être intellectuelle sans que l’intellectualisme soit apparent. » (Gramophone, R.-U., 17 juin 2016).
Pensait-il comme ça parce qu’il voulait changer la destinée de la musique ? Ou pour se changer soi-même, ou les deux ? L’enfant est certainement le père de l’homme.
Quant à Salvatore Sciarrino : « J’ai opposé ma musique à la banalité de mon histoire et de ma personne. Et du reste, combien d’artistes sont restés à l’écart en se consacrant uniquement à leur travail ! Voulant justement figurer au nombre de ceux-ci (…), j’ai fait de l’isolement un choix de méthode, j’ai délaissé la métropole et préféré l’ombre. Être un autodidacte, ne pas être sorti du Conservatoire, constitue pour moi un beau mérite. J’ai aussi fait carrière malgré moi… » (Programme, Festival d’Automne à Paris, 14 octobre 2005). « Le compositeur n’est plus au centre des choses, maintenant les liens sont faits par l’auditeur. Mais mon problème est vraiment que je veux changer le monde. » (Guardian, 15 juillet 2013)

Une palette de la vie ordinaire qui s’oppose à une palette de sons et de timbres extraordinaires : l’isolement sonore conjugué aux ombres et poussières bariolées, tous épiphénomènes parsemés à travers ses presque 400 œuvres !
Puis, en 1985, il y a Helmut Lachenmann qui évolue de l’intérieur de lui-même. « L’écoute est autre chose qu’une attention sensible à la signification ; elle veut dire : entendre autrement, découvrir en soi de nouveaux sens, de nouvelles antennes, de nouvelles sensibilités, et partant, se rendre compte de notre propre faculté de changement pour opposer celle-ci comme une résistance à l’esclavage ainsi rendu conscient. Écouter signifie : se découvrir soi-même de nouveau; se changer. » (Circuit, vol.13, no 2, 2003)

Le compositeur écrit-il pour un auditeur idéal, pour quelqu’un de réceptif au changement personnel, qui résiste à l’esclavage auditif, qui n’est pas dupe de la vocifération inutile ?

Telles sont mes réflexions au commencement du FORUM 2016 : rassemblement de jeunes compositeurs à qui l’occasion merveilleuse a été donnée à écrire de la jeune et audacieuse musique, une musique qui est dans la grande tradition de la musique instrumentale pure et, à vrai dire, la plus difficile des formes. À tous les participants, je souhaite la bienvenue. Bonne chance !

John Rea
Président du jury