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La musique naît interprétée.

Récemment, je me trouvais à Toulouse dans le cadre d’une de nos tournées, il faisait vraiment beau, j’oubliais l’automne. En fait, je ne pouvais même pas imaginer que c’était l’automne. Il y avait bien ce soleil trop bas, ces gens habillés de couleurs trop sombres, le dos un peu courbé comme si quelque chose était pour leur tomber sur la tête, mais non, le mercure caracolait à 27 degrés, pas de brise fraîche, les terrasses accueillantes, même tard le soir, bref un temps propice aux déambulations, que je fis.

De ces pérégrinations, une visite – je dis visite, car je me serais cru dans une grande bibliothèque – dans une librairie, immense la librairie, des racoins, des éditions superbes, des papiers, Ombres blanches c’est son nom, à la librairie. Elle est sise tout près de la place du Capitole.  J’en suis sortie avec un petit livre de rien du tout, soixante et une pages, Pourquoi je suis sculpteur* d’Alberto Giacometti. Pas de forme interrogative, plutôt des explications de sa quête d’artiste.

« Un peu réussie, une sculpture ne serait qu’un moyen de dire aux autres, pour communiquer aux autres, ce que je vois. » (2016, p. 61)

Je me suis posé la question, pourquoi suis-je musicien? Cette question en a naturellement suscité quelques autres. La nature de la musique est différente de celle, disons, de la sculpture. Un compositeur travaille une partition comme un sculpteur travaille la matière, il la modèle, la gratte, l’étire, la regarde, l’écoute, lui insuffle sa vision du monde, d’un monde, le sien.

Pour le sculpteur, une fois ce travail fait, l’œuvre existe pour tous, accessible instantanément, offerte à nos yeux, notre lecture, notre histoire, nos émotions, nous sommes notre propre filtre. La sculpture naît et « est ». Ce contact entre l’œuvre et le public est toujours le même. L’être est fixé. La compréhension et l’interprétation appartiennent à qui la regarde. Il y a bien la question du situ, déterminant pour l’œuvre, qui mériterait bien une discussion, mais je m’y intéresserai plus avant dans une prochaine réflexion.

Pour le compositeur, une fois le travail de création fait, il remet l’œuvre à l’interprète, qui pourrait être lui-même. Il y a bien quelques personnes qui peuvent regarder une partition et en saisir l’essence, mais à part ces gens, nous avons tous besoin d’un interprète pour rendre accessible l’œuvre modelée par le compositeur. La musique naît interprétée et « est » interprétée. Le contact avec l’œuvre est donc en constante mouvance, et ce à plusieurs niveaux. Il y a la question du situ, toujours pertinente, ajoutons celle de l’interprète, moteur et partie intégrante de l’œuvre, on doit également considérer l’éphémère de la musique, aussitôt jouée aussitôt disparue. Elle s’inscrit donc sur une ligne de temps précise. L’être est tout sauf fixé. Notre compréhension et notre interprétation d’une pièce musicale, avant d’être nôtres, sont interprétées.

Voici un début de réflexion sur notre rapport à l’œuvre et à notre perception. Je me propose de continuer à approfondir cette réflexion dans un proche futur.

Au plaisir,
Normand

 

Référence
*Pourquoi je suis sculpteur, Édition Fondation Giacometti, Paris, 2016.

Reste le vent… l’espace enfin.

Photo© Normand Forget

C’est avec plaisir que je vous accueille ici, un lieu que je veux ouvert, où je partagerai mes coups de cœur musicaux, littéraires, mes réflexions sur nos pratiques, la création, nos voyages anciens ou nouveaux.

Pour me lancer, j’ai choisi un des Sonnets à Orphée de Rainer Maria Rilke, le quatrième de la première partie, qui sera au cœur de notre saison musicale, pas tant pour le mot à mot que pour le souffle, l’initiation des cœurs, la lourdeur du fardeau à porter… l’espace enfin.

J’ai récemment fait un concert autour des Fantaisies, pour hautbois seul, de GP Telemann auxquelles j’avais greffé une bande et des poèmes. En me documentant, je suis tombé sur une traduction magnifique des Sonnets à Orphée.
Je vous mets le lien ici. 

À bientôt et bonne lecture !
Normand


Sonnets à Orphée
Rainer Maria Rilke
Traduction : Robert Maillard
Première partie
IV

Ô vous qui n’êtes que tendresse, qui accédez parfois
à ce souffle qui ne vous est pas destiné,
laissez-le se scinder de lui-même sur vos joues ;
il frissonne à nouveau tout uni derrière vous.

Ô vous les bienheureux, vous qui êtes les élus,
qui êtes à l’initiation des cœurs,
de toute flèche à la fois l’arc et la cible,
votre sourire mêlé de larmes a déjà l’éclat de ce qui est éternel.

N’ayez crainte de souffrir; ce fardeau
relève de la terre et de sa pesanteur :
pesantes sont les montagnes, pesantes sont les mers.

Et même les arbres qu’enfant vous avez plantés
sont depuis longtemps devenus, eux aussi, trop pesants.
Vous ne les porteriez plus. Reste le vent… l’espace enfin.